Entretien avec une programmatrice de musée : repenser l’exposition au prisme de l’écologie
Quand l’écologie devient un fil rouge de la programmation muséale
Les musées s’imposent aujourd’hui comme de véritables laboratoires d’innovations écologiques, cherchant à réduire leur empreinte tout en accompagnant les visiteurs dans une réflexion sur leur rapport à l’environnement. Pour comprendre comment la conscience écologique transforme la conception et le déploiement des expositions, nous avons rencontré Aurélie Dubois, programmatrice au musée Horizon Vert, une institution pionnière dans l’intégration des enjeux de développement durable.
Imaginer une exposition éco-responsable : coulisses et premiers défis
« Chez Horizon Vert, chaque projet commence par une question : comment susciter l’émotion et le questionnement du public sans compromettre l’équilibre écologique ? » explique Aurélie Dubois. « On ne fait pas que parler d’écologie dans nos expositions, on se l’applique à soi-même, de la conception à la scénographie, en passant par la médiation et le choix des partenaires techniques. »
Dès la genèse d’une exposition, l’équipe adopte une démarche d’éco-conception :
- Limitation de l’impression de supports sur papier, au profit des contenus numériques accessibles via QR code et terminaux réutilisables.
- Sélection de matériaux de montage locaux, recyclés ou recyclables (bois réemployé, peintures écolabelisées, systèmes d’accrochage modulaires).
- Gestion raisonnée de l’éclairage, remplacement progressif par des LEDs basse consommation et pilotage intelligent des installations lumineuses.
« La première étape, c’est le choix des matériaux et de leur provenance : chaque panneau, chaque socle raconte aussi une histoire de filière courtes ou de seconde vie. Cela oblige à une vraie pédagogie, mais aussi à bousculer certains réflexes du monde muséal, encore très attaché à l’esthétique de l’éphémère, parfois au détriment de la durabilité. »
Faire évoluer la médiation culturelle dans une logique durable
Concevoir une médiation écologique ne signifie pas faire la leçon, insiste la programmatrice. « Notre but n’est pas la culpabilisation mais la sensibilisation, au travers d’expériences participatives, d’ateliers DIY, de visites thématiques axées sur le vécu local ou la transmission de gestes simples. »
- Des ateliers enfants-adultes où l’on crée des œuvres ou objets à partir de matériaux récupérés sur le territoire.
- Des parcours « basse énergie » qui valorisent la lumière naturelle et incitent à ralentir le parcours dans l’exposition.
- Une application mobile “remplaçant le catalogue papier”, prévoyant aussi une partie quiz/éco-gestes pour prolonger la visite à la maison.
Aurélie évoque aussi la création de « stations de débat » à la sortie de certaines salles, pour recueillir les idées des visiteurs ou organiser des échanges avec des acteurs locaux engagés dans la transition environnementale.
Logistique et transport : repenser la mobilité des œuvres
L’un des grands enjeux concerne le transport et le partage des œuvres. « On travaille de plus en plus en réseau avec d’autres musées pour mutualiser les navettes, optimiser le transport groupé voire privilégier la location locale d’œuvres ou les expositions collaboratives. »
- Limiter les œuvres en provenance lointaine (hors Europe), à l’exception de prêts essentiels à la compréhension du propos.
- Favoriser la modularité : des modules d’exposition facilement démontables et réutilisables dans d’autres lieux ou pour de nouveaux projets.
- Former le personnel à l’emballage réemployable et au « zéro plastique ».
Cette approche réduit l’empreinte carbone, encourage la coopération inter-musées et stimule la création contemporaine locale, à l’aise avec l’adaptabilité et le prêt d’œuvres “vivantes”.
Mesurer et valoriser l’impact : chiffres, outils et retours d’expérience
« On ne peut pas progresser sans mesurer », insiste la programmatrice. « Nous utilisons des éco-indicateurs pour chaque exposition :
- Quantité de matériaux revalorisés
- Consommations énergétiques avant/après
- Nombre de kilomètres parcourus par les œuvres et les équipes
- Taux de satisfaction visiteurs (sur la lisibilité de la démarche écoresponsable)
Après chaque saison, un bilan partagé est mis à disposition sur le site du musée, accompagné d’une infographie synthétique téléchargeable et d’une “checklist” pour visiteurs soucieux de poursuivre des gestes écologiques au quotidien.
« Les visiteurs apprécient de mieux comprendre les coulisses, mais aussi d’être outillés pour agir eux-mêmes. On a vu naître autour du musée des ateliers de bricolage recyclé, et même des circuits courts avec des artisans locaux sollicités lors de nos montages d’expositions. » — Aurélie Dubois
Freins et leviers : ce qui change, ce qui résiste
- Résistances “techniques” : absence de fournisseurs éco-responsables dans certains secteurs, prix plus élevés à court terme pour des matériaux vertueux.
- Facteur humain : nécessité de former régulièrement les équipes, d’accompagner les partenaires (artistes, scénographes) et d’expliquer l’importance des nouvelles pratiques.
- Levée progressive des freins : mutualisation à l’échelle d’un territoire, appel à la créativité locale, soutien accru des collectivités et de mécènes liés à l’innovation responsable.
Conseils pour initier ou accélérer une transition verte en musée
- Réaliser un premier audit interne : matériaux, consommation d’énergie, provenance des œuvres.
- Rencontrer d’autres institutions avancées pour échanger sur leurs bonnes pratiques et pièges à éviter.
- Démarrer par “petits pas” : une exposition thématique, un traitement partiel des matériaux, une première communication explicite sur le sujet.
- Outiller le public : guides pratiques, quiz in situ, ateliers participatifs associant familles, jeunes publics, scolaires.
- Instaurer une évaluation annuelle incluant un bilan environnemental consultable par tous.
Témoignages : quand la démarche inspire au-delà des murs
« Nous avons monté un partenariat avec notre médiathèque et un groupe scolaire pour créer une exposition collective à partir d’objets récupérés. Les enfants sont repartis avec une fierté immense de voir leur “œuvre utile” exposée, et les familles engagées à poursuivre la démarche à la maison. » — Lisa, chargée d’action éducative
« J’ai découvert l’exposition pendant la Semaine Verte et j’ai été bluffée par la simplicité de certaines solutions : pourquoi jeter tant de supports plastiques alors qu’une signalétique en bois local ou en papier recyclé peut durer et se valoriser ? J’en ai parlé à mon entreprise ! » — Chloé, visiteuse
Outils disponibles pour musées et visiteurs engagés
- Checklist « Créer une exposition écoresponsable » (PDF, disponible sur terraresponsable.com)
- Fiche pratique « organiser un atelier upcycling au sein du musée »
- Guide collaboratif « mutualiser les transports d’œuvres »
- Tableau comparatif des fournisseurs éco-matériaux pour l’exposition
- Infographie : chiffres clés de la transition verte en musées (énergie, déchets, satisfaction publics…)
Vers une nouvelle culture muséale : engagement, plaisir, dialogue
Pour Aurélie Dubois, l’écologie ne saurait être une contrainte ou une simple thématique : « C’est une chance pour remettre l’expérience muséale au cœur de la société, pour parler concrètement de ce que chacun peut faire, mais aussi valoriser le dialogue, la co-création, la sobriété inventive. »
- Valorisation d’artistes locaux et d’œuvres évolutives ou participatives
- Multiplication d’ateliers invites à fabriquer, réparer, détourner objets et décors
- Temps d’échange après la visite pour partager constats, idées et envies d’action
- Communication positive : mettre en avant solutions et réussites, sans tomber dans l’alarmisme
En résumé : engager le changement, un geste à la fois… et ensemble
La transition écologique des musées n’est ni un effet de mode, ni une révolution solitaire. Elle s’invente collectivement, au contact du public, des équipes et des réseaux qui s’épaulent. Chaque exposition repensée démontre qu’il est possible d’allier exigence artistique, respect des œuvres et engagement pour la planète.
Pour aller plus loin, retrouvez sur terraresponsable.com nos guides de programmation responsable, fiches outils pour musées citoyens, checklists à télécharger, ainsi que des témoignages inspirants d’acteurs engagés. Qu’il s’agisse de réutiliser une simple vitrine, d’imaginer une médiation plus collaborative ou d’oser de nouveaux formats, chaque pas compte pour faire du musée un lieu vivant, acteur d’une culture en transition.