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Entretien avec un scénographe : créer des décors responsables pour la culture

Par Maxime
5 minutes

Dans les coulisses de la scénographie durable : rencontre avec Émilie Girard


Créer un univers sur scène, c’est raconter une histoire autant par le décor que par les mots ou les gestes. Mais aujourd’hui, construire un décor ne se résume plus à un déploiement d’ingéniosité plastique : pour de plus en plus de professionnels, la dimension éthique et environnementale fait partie intégrante du processus créatif. Pour en savoir plus, nous avons rencontré Émilie Girard, scénographe indépendante engagée dans la conception de décors responsables pour le spectacle vivant, l’exposition et l’événementiel culturel.

À travers son expérience, elle dévoile ses méthodes, ses trucs concrets et partage ses réflexions sur l’avenir d’une pratique artistique au défi de la transition écologique.


Du rêve à la sobriété : repenser la création de décor


« Être scénographe responsable, ce n’est pas seulement choisir des matériaux verts. C’est tout questionner : la provenance des éléments, la conception modulaire, la durée et la seconde vie du décor », précise Émilie d’emblée. « Souvent, la tentation est grande de créer spectaculaire, sans penser à l’après. Mais depuis quelques années, les compagnies, les musées et même le public attendent qu’on concilie l’esthétique et l’éthique. »


  • Analyse des besoins réels : éviter la surenchère d’éléments inutiles et privilégier l’usage multiple d’objets sur scène.
  • Conception évolutive : imaginer des structures démontables, adaptables à d’autres spectacles ou événements.
  • Matériaux locaux et recyclés : donner la priorité au bois, aux tissus, au métal ou carton issus de filières locales ou de réemploi.

« Un des défis au quotidien ? Faire entrer la contrainte écologique comme moteur de créativité, pas comme une simple obligation. Parce que transformer une palette ou une vieille porte en élément scénographique, c’est souvent là que jaillissent les idées les plus originales. »


Étape par étape : la méthode Girard pour des décors responsables


  1. Co-construire avec l’équipe

    La scénographie éco-conçue est indissociable d’une démarche collective. « Dès l’écriture, j’échange avec metteur en scène, technicien.ne.s, costumiers.ères, artistes pour cerner les besoins et tester des alternatives. »

  2. Recenser le stock existant

    Avant tout achat, Émilie visite les réserves de théâtre, les ateliers municipaux ou les plateformes de mutualisation (Cartoucherie de Vincennes, Ressourceries Culturelles…). « On découvre des trésors oubliés à réinventer ! »

  3. Prototyper et modéliser

    Pour optimiser la matière, elle préconise une modélisation 3D ou maquette papier. « Tester les volumes, vérifier la facilité de démontage, choisir des fixations réutilisables… »

  4. Choisir des matériaux durables

    Émilie privilégie les bois certifiés, panneaux de récupération, peintures écolabellisées, tissus seconde main. « Sans négliger la solidité : la sécurité reste prioritaire. »

  5. Privilégier la mobilité et la réutilisation

    Le décor doit être léger (pour limiter le transport), démontable en modules standards, stockable sans s’abîmer. Certains éléments peuvent servir sur plusieurs projets à venir ou être prêtés à d’autres compagnies.


Entretien : paroles de scénographe


« Mon premier souvenir marquant d’une création responsable, c’est un décor conçu pour un festival jeune public. On a décidé de tout construire à partir de bois issu d’une scierie locale et de grandes nappes que des parents nous avaient données. Les enfants pouvaient moduler les espaces, rien n’était figé. À la fin, chaque élément rejoint la réserve et a servi pour d’autres ateliers. J’en ai retiré la conviction que la sobriété n’est pas l’ennemi du rêve, au contraire. »
— Émilie Girard

Elle précise : « Il faut anticiper la fin de vie du décor dès la conception. Savoir si tel module sera découpé, prêté, recyclé (ou non). C’est aussi une discussion avec le commanditaire : est-il d’accord pour ouvrir le stockage à d’autres structures ? Encourage-t-il la mutualisation ? »


Focus terrain : exemples inspirants et astuces concrètes


  • Mutualisation inter-lieux : de plus en plus de scènes partagent accessoires et structures modulaires grâce à des bases de données en ligne.
  • Peintures éco-responsables : opter pour les peintures à base d’eau, sans solvants, et stocker hermétiquement les restes pour les réutiliser.
  • Comptoirs de la récupération : plateformes (ressourceries, Don du décor) où le matériel scénique peut être récupéré, échangé ou donné en fin d’exploitation.
  • Supports numériques : remplacer les panneaux imprimés par des écrans/tablettes pour transmettre de l’info modifiable sans gaspillage.
  • Transparence du coût carbone : de nouveaux outils calculent et affichent le bilan carbone des matériaux pour aider au choix éclairé.

Un conseil essentiel selon la scénographe : « Mieux vaut un petit décor pensé pour durer qu’une construction imposante éphémère. L’innovation se niche dans la capacité à détourner, à optimiser les ressources – et dans l’envie de raconter l’histoire de ces matériaux ‘ayant vécu’. »


Checklist pratique : créer un décor culturel responsable


  • Faire l’inventaire complet du matériel existant
  • Se renseigner sur les solutions de mutualisation locales
  • Privilégier les matériaux labellisés, recyclés, locaux
  • Préparer le démontage ou la transformation dès la conception
  • Documenter chaque étape pour faciliter la transmission
  • Communiquer sur la démarche auprès du public et de l’équipe

À télécharger : checklists pour la scénographie responsable et guides pratiques sur le réemploi, la mutualisation, la gestion des stocks scéniques.


Éthique, budget, créativité : les paradoxes à résoudre


La scénographie durable pose en pratique plusieurs dilemmes : équilibre entre le budget alloué et le coût parfois plus élevé du local ou du réemployé ; innovation technique face à la nécessité de sécurité et de conformité ; coordination des équipes, pas toujours formées à l’éco-responsabilité.


  • Convaincre les financeurs de la pertinence d’un budget qui intègre les matériaux responsables.
  • Former les équipes à l’écoconception et la gestion du réemploi.
  • Privilégier le circuit court même si cela demande davantage de coordination logistique.
  • Documenter et partager son expérience pour essaimer les bonnes pratiques auprès d’autres scénographes.

Émilie invite à « oser la transparence sur les tâtonnements et échecs. Seules des communautés de pratique vivantes (ateliers, guides, retours terrain) permettent d’affiner la démarche et de rester inventif. »


Ressources, inspirations et communauté



Perspectives : la scénographie durable, un nouveau récit collectif


Convaincue que « le décor responsable sera demain la norme et non plus l’exception », Émilie Girard souligne l’importance de la transmission et de l’entraide entre professionnels. « Le public, de plus en plus, pose la question de l’origine et de la destination des objets qui peuplent les scènes et les expos. Il attend de la transparence et, souvent, apprécie de connaître l’histoire de chaque élément. C’est une aventure collective – où techniciens, artistes, gestionnaires et spectateurs sont parties prenantes. »

Ainsi, la scénographie responsable ne se limite pas à un cahier des charges contraignant : elle invite à repenser notre rapport à la création, à la matière, au temps… et à partager un imaginaire renouvelé, plus attentif aux ressources de la planète.


À retenir : agir, documenter, mutualiser


Concevoir des décors responsables, c’est conjuguer imagination, rigueur et solidarité. Que l’on soit professionnel expérimenté, jeune scénographe ou bénévole passionné, chaque geste compte : mutualisation, formation, partage d’outils, documentation.


Retrouvez checklists, tutoriels et fiches pratiques sur terraresponsable.com, et n’hésitez pas à rejoindre la communauté pour échanger vos bonnes pratiques et faire évoluer ensemble les coulisses de la culture !

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