Rencontre avec deux ambassadeurs de l'art responsable
Dans un monde où l'urgence écologique bouleverse les pratiques, la culture ne fait pas exception et s'interroge sur son propre impact. Les galeries d’art, souvent associées à la préservation mais aussi à la consommation d’œuvres parfois venues du bout du monde, inventent de nouveaux modèles. Nous sommes allés à la rencontre de deux galeristes convaincus que l’engagement durable n’est pas une option : Pauline Collet, fondatrice de la galerie Horizon Vert à Bordeaux, et Malik Azoulay, directeur de l’espace Art Solidaire à Lyon. Ils partagent leur vision d’une culture responsable, ancrée dans le territoire et tournée vers l’avenir.
Un métier de passeur sous le signe de l’éthique
Pour Pauline Collet, ouvrir une galerie dédiée à la transition écologique, c’est être « passeuse de sens et d’émotions », tout en gardant une vigilance sur chaque étape de la chaîne culturelle : du choix des artistes aux matériaux d’exposition.
« Aujourd’hui, exposer ce n’est plus neutral — chaque geste compte : emballage, transport, énergie utilisée, choix d’encadrements ou de supports. Aussi bien l’artiste que le galeriste partagent la responsabilité de l’œuvre et de son impact. »
Malik Azoulay complète : « Le public qui pousse la porte d’Art Solidaire connaît les enjeux et s’attend à une cohérence totale, du discours jusqu’aux actions. Cela signifie refuser certains partenariats, privilégier des circuits courts et des pratiques artisanales, même si cela complexifie parfois l’organisation. »
Vers une nouvelle économie circulaire de l’art
Les deux galeristes s'accordent sur la nécessité de repenser l’économie circulaire de l’art. Pauline Collet explique :
« Nous privilégions les œuvres réalisées à partir de matériaux recyclés ou naturels, faisons appel à des artisans locaux pour les socles ou cadres, et limitons les imports d’artistes étrangers à de véritables coopérations ou résidences longues. »
- Organisation régulière de bourses ou trocs d’œuvres, afin de dynamiser le marché de seconde main et d’éviter le stockage inutile.
- Mise en réseau avec des associations pour la récupération de matériaux d’exposition (planches, tissus, fixations).
- Sensibilisation à l’impact de la production picturale ou photographique, avec ateliers de découverte autour de pigments naturels, papiers recyclés ou encres végétales.
Malik Azoulay ajoute :
« Nous avons développé un système de prêts d'œuvres destiné aux écoles, entreprises ou hôpitaux, afin d’offrir une seconde vie artistique et favoriser la diffusion sans surconsommation. »
Des expositions écoresponsables, concrètement
- Transports : privilégier l’expédition groupée, le co-voiturage d’œuvres ou la sélection d’artistes locaux pour réduire le bilan carbone.
- Montage et scénographie : utiliser des cimaises réutilisables, éviter les colles ou peintures polluantes, mutualiser les éclairages LEDs basse consommation.
- Communication : réduire les impressions papier (catalogues, cartons d’invitation), favoriser les supports numériques, QR codes et réseaux sociaux pour toucher un large public avec un faible impact.
Chez Horizon Vert, tout est pensé pour minimiser la trace écologique : « Lors de notre dernière expo collective, 80 % du mobilier provenait de la ressourcerie du quartier. Les supports étaient constitués de panneaux récupérés dans les chantiers voisins, et le vernissage était local, axé sur du zéro-déchet. »
Implication du public et pédagogie autour de la culture durable
Les deux espaces considèrent que, pour être durable, la culture doit dialoguer activement avec le public, le sensibiliser et lui donner des clés d’action.
Pauline Collet développe :
« À chaque ouverture, nous proposons un temps d’atelier participatif : fabrication de carnets en papiers de récupération, visites éco-guidées avec focus sur les choix éthiques, ou encore expériences immersives mettant en jeu les cinq sens autour de la notion de sobriété. »
- Sessions d’ateliers DIY (Do It Yourself) sur la création d’objets décoratifs à partir de rebuts d’atelier, ouverts à tous.
- Débats “Coulisses de la galerie durable” : comment choisir une œuvre responsable ? Quel parcours pour une exposition bas-carbone ?
- Groupes scolaires accueillis en découverte active : mini-quiz sur les matières, réflexion sur la distance parcourue par chaque œuvre…
Malik Azoulay témoigne :
« Le public, même novice, devient acteur quand il comprend les réalités derrière la vitrine : coût environnemental, efforts déployés, limites acceptables... Cela incite chacun à s’interroger sur sa propre consommation culturelle. »
Paroles croisées : quel avenir pour l’art face à l’urgence écologique ?
« La culture durable, ce n’est pas une esthétique ou une mode, mais une réflexion sur la place de l’art dans le monde qui vient. On ne peut pas opposer création et responsabilité, bien au contraire, l’artiste est souvent un lanceur d’alerte, un inventeur de matériaux ou de récits qui inspirent au quotidien. »
— Pauline Collet
« L’art peut aider à faire passer le message écologique, mais il doit aussi balayer devant sa porte : repenser la logistique, proposer des œuvres mobiles, accessibles, créer du lien avec des structures de l’ESS (Économie Sociale et Solidaire). »
— Malik Azoulay
Tous deux rappellent que l’engagement passe par la transparence. Il s’agit de publier les objectifs, afficher les progrès et reconnaître les difficultés rencontrées, qu’il s’agisse du coût de certaines démarches ou du manque de solutions pour certains matériaux.
Checklist : adopter une démarche responsable côté galerie… et visiteur !
- Pour la galerie :
- Favoriser une sélection d’artistes locaux ou en résidence longue.
- Prédilection pour les œuvres issues de matériaux durables, recyclés ou de récupération.
- Opter pour des scénographies réutilisables, démontables facilement.
- Informer les visiteurs sur l’impact et la provenance des œuvres (cartels, QR codes, guides).
- Soutenir des associations ou causes locales via une part du chiffre d’affaires.
- Pour le visiteur :
- Préférer venir à pied, à vélo ou avec les transports en commun.
- Favoriser l’achat d’œuvres créées à partir de matériaux responsables.
- Participer aux ateliers ou débats proposés pour approfondir sa réflexion.
- Interroger le galeriste et les artistes sur leur démarche ; le dialogue est le début de l’engagement !
Pistes et outils pratiques pour les galeries qui veulent (vraiment) s’engager
- Checklists “expo bas carbone” à télécharger sur terraresponsable.com
- Annuaire de fournisseurs éthique (encadreurs, imprimeurs verts, transporteurs responsables)
- Ressources pour organiser des ateliers intergénérationnels et sensibilisation à la culture durable
- Forum Communauté : partage d’idées, d’astuces et d’expériences concrètes pour progresser ensemble
- Exemples de cahiers des charges pour des partenariats ou résidences artistiques responsables
Points d’attention pour aller plus loin, sans greenwashing
- Privilégier la cohérence sur l’ensemble du parcours (choix des œuvres, transports, scénographie, médiation).
- Afficher publiquement les engagements (chartes, objectifs chiffrés, bilan de l’empreinte carbone).
- Se former régulièrement sur les nouveaux enjeux (écoconception, recyclage, pédagogie, financements durables).
- Éviter les actions ponctuelles sans suivi : la durabilité s’inscrit dans la durée et l’amélioration continue.
Conclusion : une galerie, laboratoire vivant de l'art et du futur
Exposer autrement, c’est possible ! Comme le montrent Pauline Collet et Malik Azoulay, la galerie du XXIe siècle peut devenir un laboratoire vivant, à la fois lieu de beauté, d’éveil, d’expérimentation et de responsabilité. La culture durable n’est pas une contrainte, mais une passion partagée, un chemin qui se cultive et s’enrichit à chaque exposition, chaque atelier, chaque rencontre.
Sur terraresponsable.com, retrouvez guides, listes pratiques, témoignages d’acteurs de terrain et communautés engagées pour transformer votre expérience culturelle et la rendre, chaque jour, un peu plus durable.